Économiser l’eau en ville, on n’y pense pas souvent au Québec. On ouvre le robinet, l’eau coule, elle est bonne, elle ne coûte presque rien. C’est confortable. Et c’est exactement ce qui rend le problème invisible.
Les chiffres, eux, sont clairs. En 2023, la consommation résidentielle québécoise atteignait 245 litres par personne par jour. En Ontario, on est à 184 litres. Pour l’ensemble du Canada, à 220. Si on ajoute les usages commerciaux, industriels, institutionnels et les pertes des réseaux, la quantité d’eau distribuée monte à 467 litres par personne par jour au Québec, ce qui représente tout de même une baisse de 19 % depuis 2015.
Ce n’est pas qu’une question de gaspillage. Chaque litre est pompé, traité, transporté, puis traité une deuxième fois après usage. Tout ça use des infrastructures qui vieillissent déjà. Au début de l’été, Montréal a d’ailleurs demandé à ses citoyens de réduire leur consommation à la maison, à cause d’un réseau sous pression et de travaux sur une conduite d’aqueduc.
Alors, comment économiser l’eau dans une ville ? Voici ce qui fonctionne vraiment, du geste quotidien jusqu’à la façon dont on conçoit les bâtiments.

Où part l’eau potable dans une ville ?
Avant de chercher des solutions, il faut savoir où l’eau s’en va. Sinon on optimise au mauvais endroit.
Ces 467 litres par personne par jour ne finissent pas tous dans une douche. Ce chiffre correspond à l’eau distribuée par les réseaux municipaux, et il se divise en trois blocs.
Le résidentiel. C’est le plus gros morceau, environ 53 % de la distribution totale au Québec. Toilettes, douches, lessive, vaisselle, arrosage, piscines. C’est aussi le seul bloc sur lequel chaque personne a une prise directe.
Les industries, commerces et institutions. Les usines, les commerces, les hôpitaux, les écoles, les arénas, les tours de bureaux. Ce bloc est très variable d’une ville à l’autre. Une municipalité avec une grosse industrie agroalimentaire n’a rien à voir avec une banlieue résidentielle.
Les pertes du réseau. L’eau traitée qui n’arrive jamais chez personne. Elle fuit dans le sol, souvent par de petites fissures qui coulent en continu pendant des années.
Pour mesurer ces pertes, le Québec utilise l’indice de fuites dans les infrastructures, ou IFI. C’est le rapport entre les pertes réelles d’un réseau et les pertes théoriquement inévitables. Plus on approche de zéro, plus le réseau est étanche. La cible québécoise est de 4 ou moins. En 2023, la moyenne provinciale était de 5,4, et 62 % des municipalités avaient atteint leur objectif de réduction des pertes.
Autrement dit, il y a trois chantiers, pas un. Et ils ne relèvent pas des mêmes personnes.

Le mythe de l’abondance
Au Québec, on a le réflexe de penser que l’eau ne manquera jamais. Fleuve, rivières, lacs par milliers. C’est vrai. La ressource n’est pas le problème.
Le problème, c’est tout ce qu’il y a entre la rivière et le robinet.
Une usine de filtration a une capacité maximale. Un réseau de conduites aussi. Une station d’épuration également. Quand la demande dépasse ces limites, il faut agrandir, et agrandir coûte cher. De plus en plus de municipalités québécoises constatent que leurs infrastructures d’eau tournent déjà à pleine capacité. Résultat concret : certaines refusent des projets résidentiels ou industriels, faute d’être capables de les alimenter.
Il y a aussi la question de la pointe. Une ville ne dimensionne pas ses installations pour la consommation moyenne, mais pour les journées les plus chargées. Fin juillet, canicule, tout le monde arrose et remplit sa piscine en même temps. Ce sont ces quelques heures qui déterminent la taille des équipements, et donc la facture.
Enfin, chaque litre est traité deux fois. Une fois pour le rendre potable, une fois après usage. Ça consomme de l’énergie et des produits chimiques, pour une eau qui a souvent servi à remplir une cuvette de toilette.
Économiser l’eau en ville, ce n’est donc pas protéger une ressource rare. C’est éviter de payer deux fois pour ce qu’on gaspille.

Ce que le Québec met en place en ce moment
Pour économiser l’eau en ville, le Québec n’attend pas que les citoyens s’organisent seuls. Il y a un cadre, et il est chiffré.
La Stratégie québécoise d’économie d’eau potable, la SQEEP 2019-2026, fixe trois objectifs aux municipalités. Réduire de 20 % la quantité d’eau distribuée par personne par rapport à 2015. Atteindre un niveau de fuites modéré selon l’indice de l’International Water Association. Et augmenter progressivement les investissements dans le maintien des infrastructures. Concrètement, la cible provinciale est de 458 litres distribués par personne par jour. On est à 467. On y est presque.
Chaque municipalité participante doit remplir un bilan annuel. Ce n’est pas de la paperasse pour la forme. C’est ce qui permet de savoir où sont les fuites, quels compteurs dérivent, et quels quartiers consomment le plus.
Du côté de la sensibilisation, le ministère des Affaires municipales a reconduit sa campagne nationale « Votre eau, c’est notre eau à tous » durant l’été 2026. Elle vise trois usages précis : l’entretien des piscines, le lavage des automobiles et l’arrosage des espaces verts. Ce sont les gestes qui font grimper la demande en pleine canicule, exactement au moment où les réseaux sont le plus sollicités. La campagne cite d’ailleurs la récupération d’eau de pluie parmi les comportements à privilégier.
Réseau Environnement complète le tableau côté municipal. L’organisme publie le guide L’économie d’eau potable dans les municipalités, dont la 8e édition date de 2024. Il gère aussi le programme de reconnaissance Municipalité Écon’eau et le programme d’excellence PEXEP-D, qui porte sur la performance des réseaux de distribution.
Les outils existent donc. Ce qui varie d’une ville à l’autre, c’est la mise en œuvre.
Économiser l’eau en ville : les bonnes pratiques par niveau
Voici ce qui fonctionne, par niveau.
Chez soi
L’arrosage du gazon est le premier poste à revoir. Une pelouse n’a pas besoin d’être verte tout l’été. Elle jaunit, elle dort, elle repart aux premières pluies. Si vous arrosez quand même, faites-le tôt le matin ou en soirée, jamais en plein soleil.
La piscine ensuite. Une toile solaire limite l’évaporation et réduit les appoints d’eau. Un lavage de filtre bien réglé évite les vidanges inutiles.
Pour l’auto, un seau et une éponge suffisent. Un boyau ouvert en continu consomme plusieurs centaines de litres pour un seul lavage.
Et le classique qui rapporte le plus : la toilette qui fuit. Quelques gouttes en continu, c’est des dizaines de litres par jour. Un colorant alimentaire dans le réservoir suffit à détecter la fuite en dix minutes.
Dans un immeuble
Un gestionnaire d’immeuble a deux leviers immédiats. Mesurer d’abord. Sans compteur ni suivi, une fuite dans un sous-sol peut couler des mois sans que personne s’en aperçoive. Remplacer ensuite les équipements les plus gourmands : robinetterie, pommeaux, toilettes, urinoirs, systèmes de refroidissement.
Le troisième levier demande plus de réflexion, et c’est l’objet de la prochaine section : se demander quels usages du bâtiment ont vraiment besoin d’eau potable.
Dans une municipalité
La recherche active de fuites vient en premier. On ne peut pas réparer ce qu’on n’a pas localisé. La gestion de la pression suit, car une pression trop élevée use les conduites et amplifie chaque fuite existante.
Puis il y a le compteur d’eau, et les données sont sans équivoque. Au Québec, la consommation résidentielle quotidienne est en moyenne de 205 litres par personne dans les municipalités où plus de 80 % des résidences sont équipées d’un compteur d’eau, contre 257 litres là où moins de 80 % des foyers en disposent. Un écart de 25 %, simplement parce que la consommation devient visible.
Enfin, le règlement municipal sur l’utilisation de l’eau potable encadre l’arrosage, le remplissage des piscines et le lavage des surfaces. Le ministère fournit des modèles prêts à adapter.

Le levier sous-estimé pour économiser l’eau en ville : le bâtiment
Posons la question autrement. De quoi une toilette a-t-elle besoin ?
D’eau. Pas d’eau potable. Pourtant, dans presque tous les bâtiments du Québec, on remplit les cuvettes avec de l’eau traitée pour être bue. Même chose pour l’arrosage des plates-bandes, le lavage des planchers, les tours de refroidissement d’un immeuble de bureaux.
Une part importante de l’eau potable qui entre dans un bâtiment ressort sans jamais avoir été bue.
Et pendant ce temps, deux autres ressources coulent sur place sans être utilisées.
L’eau de pluie. Elle tombe sur le toit, dévale les gouttières, part au réseau pluvial. En cas de forte averse, elle contribue aux surverses et aux refoulements. Captée et filtrée, elle peut alimenter les usages qui n’exigent pas une qualité potable.
Les eaux grises. Ce sont les eaux de douche, de lavabo, de lessive. Peu chargées, elles peuvent être traitées sur place et réutilisées. La norme NSF 350 encadre ce type de systèmes en Amérique du Nord.
L’intérêt est double, et c’est ce qui rend l’approche intéressante pour une ville.
D’un côté, on réduit la demande en eau potable. De l’autre, on retire du volume au réseau pluvial et aux stations d’épuration. Un seul aménagement, deux pressions allégées. C’est aussi pour cette raison que des villes comme Montréal encadrent désormais la gestion des eaux pluviales à l’échelle du terrain, en demandant qu’une partie de l’eau soit retenue sur place plutôt qu’envoyée directement à l’égout.
Ce n’est pas théorique. À la caserne 6 de Laval, la pluie qui tombe sur le toit ne part pas aux égouts. Elle est récupérée, stockée, filtrée, puis utilisée pour les toilettes. La Ville a fait la même chose au Centre d’exploration du parc de la Rivière-des-Mille-Îles et au centre communautaire Simonne-Monet-Chartrand. La Presse a consacré un reportage à ces installations en juillet 2026.
Le marché suit. Plusieurs entreprises québécoises développent aujourd’hui ces technologies de filtration, dont Ecotime, Premier Tech et Aquartis.
Reste l’exemple le plus parlant à l’échelle d’une ville entière. À Repentigny, les débits d’eau potable et d’eaux usées n’ont pas progressé en 20 ans, alors que le nombre de résidents a augmenté de 18 %.
Une ville peut donc grandir sans agrandir ses réseaux. À condition de traiter chaque bâtiment comme une partie de la solution, et non seulement comme un point de consommation.
Par où commencer
Une action par profil, la plus rentable en premier.
Si vous êtes citoyen : vérifiez vos toilettes ce soir. Quelques gouttes de colorant dans le réservoir, on attend quinze minutes sans tirer la chasse. Si la couleur apparaît dans la cuvette, il y a une fuite. C’est le geste avec le meilleur rapport effort-résultat, et il ne coûte rien.
Si vous gérez un immeuble : sortez vos factures d’eau des trois dernières années, ou vos relevés de compteur si vous en avez un. Cherchez la consommation de nuit, quand le bâtiment est vide. Elle devrait être proche de zéro. Si elle ne l’est pas, vous avez une fuite ou un équipement qui tourne pour rien.
Si vous travaillez en municipalité : regardez votre position dans le bilan annuel de la SQEEP. Votre IFI, votre quantité distribuée par personne, votre taux de comptage. Ces trois chiffres vous disent en trente secondes si votre priorité est le réseau, la demande, ou la mesure.
Dans les trois cas, le principe est le même. On mesure d’abord, on agit ensuite.
Questions fréquentes
Peut-on boire l’eau de pluie récupérée ?
Non. Les systèmes de récupération d’eau de pluie en bâtiment servent aux usages non potables : chasses d’eau, arrosage, lavage. L’eau y est filtrée pour retirer débris et matières en suspension, ce qui ne la rend pas propre à la consommation.
Est-ce permis au Québec ?
Oui, et le cadre s’est précisé récemment. Depuis le 11 juillet 2024, la nouvelle édition du chapitre III, Plomberie, du Code de construction du Québec introduit officiellement les installations de collecte d’eau de pluie non potable. La sous-section 2.7.2. définit les composantes de ces systèmes, exige leur conformité à la norme CSA B805 / ICC 805, et dresse la liste des usages permis, retenus parce qu’ils évitent tout risque d’inhalation de gouttelettes. La réglementation municipale s’ajoute à ce cadre et varie d’une ville à l’autre, alors il faut valider les exigences locales dès la conception.
Est-ce rentable ?
Ça dépend de trois choses : le volume d’eau utilisé par le bâtiment, la présence ou non d’une tarification de l’eau dans la municipalité, et les exigences locales en gestion des eaux pluviales. Un immeuble à forte consommation dans une ville qui tarifie l’eau atteint le seuil de rentabilité beaucoup plus vite qu’une petite résidence.
Économiser l’eau en ville : ce qu’il faut retenir
Économiser l’eau en ville ne repose pas sur un seul geste. Il y a trois chantiers distincts : réduire les fuites du réseau, faire baisser la demande des ménages, et repenser la façon dont les bâtiments utilisent l’eau.
Les deux premiers sont bien documentés et déjà en marche au Québec. Le troisième est le plus jeune, et probablement celui qui a le plus de potentiel.
Chez Ecotime, c’est le chantier sur lequel on travaille depuis 2017, avec des municipalités, des promoteurs et des gestionnaires d’immeubles partout au Québec.
