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Face à des étés de plus en plus chauds, à des débits de rivières anormalement bas et à une pression croissante sur les ressources hydriques, le gouvernement se prépare à lancer un projet pilote de gestion active de l’eau et de limite de consommation d’eau au Québec, plus précisément dans le Centre-du-Québec.
Ce dispositif, annoncé à l’automne 2025, vise à établir des modalités plus souples et adaptatives pour limiter la consommation d’eau lors des périodes de sécheresse, notamment pour les industries, l’agriculture et les usages municipaux. L’initiative soulève beaucoup d’intérêt : elle marque une volonté réelle de moderniser la façon dont on encadre la ressource, mais elle pose aussi des questions sur sa portée et sur ce qu’il faudra faire ensuite pour que cette avancée ait un réel impact.
Sécheresse, agriculture et pression sur les cours d’eau
Depuis quelques années, les épisodes de sécheresse se multiplient au Québec. Les rapports scientifiques démontrent que les eaux de surface, comme les rivières et petits cours d’eau, sont particulièrement vulnérables. Les étiages – ces périodes où les niveaux d’eau atteignent des seuils critiques – deviennent plus fréquents et durent plus longtemps. Cette réalité affecte les écosystèmes aquatiques, menace l’approvisionnement de certains puits privés et met en péril les activités agricoles.
Le secteur de la production de canneberges illustre bien la pression exercée sur les ressources hydriques. Dans le Centre-du-Québec, la récolte de ce petit fruit nécessite de véritables inondations contrôlées des parcelles, ce qui implique des pompages d’envergure. Ce mode de production, vital pour l’économie régionale, est donc directement concerné par les mesures de limitation des prélèvements.

Au printemps 2025, le gouvernement a également adopté la Loi 85, qui établit un ordre de priorisation des usages de l’eau en cas de sécheresse. L’eau destinée à la population et aux services essentiels passe désormais avant tout le reste, suivie par la protection des écosystèmes aquatiques, puis par l’agriculture et l’aquaculture. Les usages industriels ou récréatifs se trouvent au dernier rang. Ce cadre législatif trace les grandes lignes, mais encore fallait-il se doter d’outils pratiques pour gérer les situations critiques sur le terrain. C’est là qu’entre en jeu le projet pilote.
Un projet pilote pour tester la gestion active
Le gouvernement a choisi de concentrer son expérimentation dans les bassins versants des rivières Bécancour et Nicolet, au cœur du Centre-du-Québec. Le projet doit durer trois ans et vise à encadrer les prélèvements de surface effectués par différents acteurs, dont les producteurs de canneberges et certaines industries locales. Le principe est simple : plutôt que d’imposer des règles fixes valables en tout temps, la gestion active permettra de moduler les droits de prélèvement en fonction de la situation hydrique réelle.
Les éléments clés de ce projet sont les suivants :
- Zone et durée : application dans les bassins versants des rivières Bécancour et Nicolet pour une période de trois ans.
- Participants : industries et producteurs agricoles, notamment les cannebergières, déjà soumis à des droits de pompage.
- Mode de gestion : restrictions ou interdictions temporaires déclenchées en fonction du débit des cours d’eau et des prévisions météo.
- Objectifs : tester les outils juridiques et techniques nécessaires, évaluer l’efficacité d’une telle gestion et mesurer son acceptabilité par les usagers.
Cette approche est novatrice dans le contexte québécois. Elle repose sur l’idée que l’eau doit être gérée comme une ressource vivante, soumise à des fluctuations, et qu’il faut adapter les usages aux réalités du moment.
Les forces du projet
Le projet a plusieurs atouts. D’abord, il introduit une flexibilité essentielle face aux aléas climatiques. En déclenchant des restrictions selon l’état réel des rivières, on évite de surprotéger inutilement en période d’abondance ou de sous-agir en période critique. Ensuite, il établit un partage plus équitable entre les usages, en cohérence avec la hiérarchie déjà inscrite dans la loi. Il offre aussi un cadre pour améliorer la transparence : les nouvelles obligations de déclaration des prélèvements et l’abaissement des seuils réglementaires permettront d’obtenir un portrait plus précis de la consommation d’eau dans la province.
Enfin, ce projet donne le temps de développer des outils adaptés, qu’il s’agisse de systèmes d’alerte, de mécanismes de communication avec les usagers ou de protocoles de suivi des débits. En cela, il constitue une étape nécessaire vers une gestion plus mature et plus responsable.

Les limites et les défis
Cela dit, l’expérimentation ne règle pas tout. Sa portée demeure restreinte puisqu’elle ne touche que certains prélèvements de surface dans une région limitée. Les eaux souterraines, par exemple, sont laissées de côté, alors qu’elles jouent un rôle important dans plusieurs municipalités et exploitations agricoles. De plus, la qualité des données demeure un enjeu : sans mesures précises et fréquentes, la gestion active risque d’être moins réactive qu’espéré.
Le manque d’uniformité dans l’installation de compteurs constitue une autre faiblesse. Beaucoup de prélèvements ne sont pas mesurés de manière systématique, ce qui complique la tâche de gestion. Enfin, la réussite du projet dépendra de la rapidité administrative à transmettre et faire appliquer les restrictions, ainsi que de l’acceptabilité sociale des mesures. Les producteurs, les industries et les municipalités devront composer avec des coûts et des ajustements parfois importants.
Pourquoi c’est un pas dans la bonne direction
Malgré ces limites, le projet pilote représente un progrès considérable. Il reconnaît que la limite de consommation d’eau au Québec ne peut plus être gérée uniquement avec des règles uniformes, mais nécessite une gestion dynamique, capable de réagir aux sécheresses qui deviennent plus fréquentes et plus sévères. Il responsabilise les usagers en les impliquant directement dans une démarche collective et souligne que la ressource n’est pas infinie.
Surtout, il contribue à installer dans le débat public l’idée que l’eau doit être traitée comme une richesse rare et précieuse. Le fait de cibler la production de canneberges et d’autres usages intensifs permet d’illustrer concrètement l’impact de la consommation sur les rivières locales, et de rappeler que l’agriculture et l’industrie doivent trouver des solutions pour réduire leur dépendance.
La nécessité d’aller plus loin
Chez Ecotime, nous considérons que cette initiative est une excellente base, mais qu’elle ne doit être qu’un début. Pour gérer efficacement la ressource, il est impératif de mesurer l’ensemble de la consommation, tous secteurs confondus. Tant que certains usages demeureront invisibles, la gestion active restera incomplète.

Il faut donc rendre l’installation de compteurs d’eau obligatoire et systématique, qu’il s’agisse d’usages agricoles, industriels ou municipaux. Seule une mesure fiable et régulière permettra aux citoyens et aux organisations de prendre conscience de leur consommation réelle. Parallèlement, le cadre réglementaire devra être renforcé, avec des seuils précis par bassin versant et des mécanismes de reddition de comptes accessibles au public.
Enfin, la gouvernance doit être locale et collaborative. Les organismes de bassins versants, les municipalités, les producteurs et les citoyens doivent être associés aux décisions. Les données sur les débits, les volumes prélevés et les prévisions météorologiques devraient être disponibles en temps quasi réel, afin que les mesures de restriction puissent être déclenchées rapidement, sans délai bureaucratique.
Conclusion
Le Québec avance vers une gestion plus responsable de sa ressource la plus précieuse. Le projet pilote de gestion active dans le Centre-du-Québec constitue un signal fort : limiter la consommation d’eau n’est plus un choix, mais une nécessité face aux sécheresses et au climat qui se transforme. C’est une étape importante, mais qui devra être suivie d’actions plus ambitieuses pour inclure tous les usages, mesurer toutes les consommations et instaurer une culture de la transparence et de la responsabilité.
En posant dès maintenant les bases d’une gestion moderne, équitable et participative, la province peut transformer ce projet pilote en norme et envoyer un message clair : l’eau a une valeur inestimable, et nous devons collectivement apprendre à la gérer avec rigueur.
Sources
- ICI Radio-Canada – Projet pilote de gestion de l’eau au Centre-du-Québec
- ICI Radio-Canada – Mesures pour économiser l’eau et sécheresses au Québec
- La Terre de chez nous – Processus de prélèvements d’eau revus par Québec
- Québec.ca – Nouvelle disposition réglementaire sur la déclaration des prélèvements d’eau (entrée en vigueur 2025)
- Le Bulletin des agriculteurs – Eau au Québec : pressions et accès

